David Horvitz, Poster extrait de Touch the sky with your eye, paru chez Jean Boîte Éditions, Paris 2019. Conception graphique: Joanna Starck. Reproductions: Antonin Verrier. Direction éditoriale : Mathieu Cénac et David Desrimais.
L’exposition Tongue on tongue, nos salives dans ton oreille est née des interrogations suivantes : Et si nous nous autorisions à penser le futur ? Quel(s) futur(s) et quel(s) langage(s) pour l’(es) écrire ? Quel(s) système(s) d’échanges, devrions-nous (ré)inventer pour tracer les voies d’un futur commun ? Pour faire advenir de nouvelles manières d’être, avec les autres ?
Il semble que plus nous avançons, plus la perspective d’un avenir dystopique pèse sur nos épaules. Jamais les inquiétudes en matière d’écologie, entendu au sens large, n’auront été aussi fortes. Les termes d’éco-anxiété, d’éco-paralysie ou de solastalgie – l’état d’impuissance et de détresse profonde causés par le bouleversement d’un écosystème – se propagent. Le futur devient écrasant. Pourtant, il n’est pas un fait ni même une  fatalité, « le futur unique, prévisible, figé, que la tendance façonne n’existe pas. En revanche, ce qui est là-dehors est une multitude de futurs possibles (…) Savoir cela signifie que nous avons le pouvoir d’imaginer et de créer les futurs que nous choisissons »[1]. Ainsi peut-on dire que le futur n’existe pas, sinon comme conséquence de nos décisions et de nos actions dans le présent – lui-même devenu outil de composition. La performance, telle qu’elle se manifeste dans l’exposition est bien cette écriture du futur au présent. Qu’elle se révèle dans les corps sociaux, politiques et économiques, qu’elle anime les masses charnelles ou qu’elle définisse des rapports aux biens matériels et immatériels, la performance est dans le même geste un langage artistique, un langage de composition du réel et un langage de spéculation. Elle s’ancre dans le contemporain tout en opérant en dehors d’une chronologie linéaire, permet la rencontre de corps multiples, se glisse dans les interstices des récits collectifs et individuels pour réviser les fondations d’une société en construction. L’écriture du futur se joue donc ici et maintenant par la puissance de notre volonté et de notre imagination. 
Tongue on tongue pour dire la rencontre des langues et des corps. L’exposition parcours aussi bien la dimension sociale des échanges linguistiques qu’elle propose de dépasser le cadre de la langue – verbale – comme mode prédominant des interactions entre êtres humains. Opérateur central de tout processus social, le langage sert à nommer et à représenter autant qu’il est « médiateur dans la formation des objets ; il est, en un sens, le médiateur par excellence, l’instrument le plus important et le plus précieux pour la conquête et pour la construction d’un vrai monde d’objets »[2], et de rapports. Présentées dans des espaces publics et artistiques, les oeuvres proposent un moment et un lieu pour penser collectivement les potentialités futures à partir d’une recomposition radicale du présent. Elles suggèrent divers points de vue sur les modes et les systèmes d’échanges actuels et formulent des hypothèses langagières qui interrogent notre présence au monde et nos relations avec ceux/ ce qui le compose(nt). Loin de valoriser un registre particulier de langage, l’exposition articule ses différents modes d’expression comme autant d’outils pour imaginer des manières renouvelées d’être ensemble : collectives, solidaires, émancipatrices, engagées. Au travers de performances aux temporalités singulières et d’installations évolutives et interactives, les artistes réunis au sein de l’exposition examinent des contemporanéités diverses – leurs logiques et leurs rapports – qu’ils corrompent et détournent pour nous inviter à (re)prendre possession de notre avenir, ni utopique ni dystopique mais définitivement pluriel. Ainsi, la parole ancrée au plus profond du corps, les usages des espaces sociaux, des outils technologiques, notre rapport à l’altérité, au corps biologique et social, l’appréhension du quotidien, sont autant d’éléments qui peuvent prendre valeur de langage en ce qu’ils rendent lisibles des manières de penser, d’être et d’agir. L’exposition donne corps au langage, autant qu’elle le conçoit comme corps lui-même, modelé par le contexte social et la relation à l’Autre qui toujours engage le corps, nos salives dans ton oreille.

[1] Jennifer M. Gidley, The Future: A Very Short Introduction, (Hampshire: Oxford University Press, 2017), p.2.
[2] E. Cassirer, « Le langage et la construction du monde des objets », Essais sur le langage (Paris : Minuit, 1969), pp. 44-45.


Tongue on Tongue, nos salives dans ton oreille was born out of the following questions : what if we allowed ourselves to conceive the future? What future/s and what language/s would write them? What system/s of exchange could we (re)invent to trace the paths of our common future to bring about new ways of being, together?
More and more, the probability of dystopic futures weighs heavy upon us. Never before have ecosystemic concerns been felt on such a global scale. Terms such as eco-anxiety, eco-paralysis or solastalgia – the state of powerlessness and distress caused by the upheaval of an ecosystem – proliferate. The future has become debilitating. Yet, it is neither a fact nor a fatality, “the single, predictable, fixed future that the trend modelling proposes does not actually exist. Instead, what is out there is a multitude of possible futures (...). Knowing this means we have the power to imagine and create the futures that we choose”[1]. As such, it might be said that the future does not exist except as a consequence of decisions and actions in the present – here the present is no longer tense, but itself a compositional tool. Performance, as it manifests in the exhibition, is the rewriting of the future in the present and is revealed as much through social, political and economic bodies as those of flesh and sweat, reiteratively defining object and subject relations. Performance, as an artistic language, a language of composition, of the real and of speculation, is anchored in the contemporary yet operates outside of linear chronologies. It allows the creation and encounter of multiple bodies, slipping through the interstices of individual and collective narratives in order to revise the foundations of a society under construction. The writing of the future therefore plays out in the here and now, through strength of will and imagination.
Tongue on tongue speaks to the meeting of bodies and languages. The exhibition traces the social dimension of linguistic exchange surpassing the frame of verbal language as predominant mode of interaction between human beings. Central operator of all social processes, language serves to name, represent and perform as ‘‘mediator in the formation of objects; it is, in a sense, the perfect mediator, the most important and valuable instrument in the quest and construction of a true world of object’’ [2] and of relations. Presented in both art spaces and public space, the works of invited artists propose a moment and place to re-conceive futurities collectively based upon a radical recomposition of the present. The works suggest diverse points of view on current modes and systems of exchange, formulating hypotheses which interrogate our presence as well as positions of agency and authorship in the world. Far from privileging one register of language over another, the exhibition articulates different forms of languages as performative tools to imagine new formations of collectivity, solidarity, emancipation, and engagement. Through performance, of varying temporalities, evolutive and interactive installation, the artists explore diverse contemporaneities, their logics and relations, corrupting and deviating from them as an invitation to (re)take possession of the future – neither utopia or dystopia but decidedly plural. From words anchored deep inside the body, to the use of social space, technological tools, alterity, biological and social spheres and everyday life, these are elements which can be seen as languages revealing our ways of thinking, being and acting. The exhibition gives body to language, as much as it conceives of it as itself an active body, modelled by the social, and its relationship to the Other, always-already steeped in the corporal, nos salives dans ton oreille.

[1]Jennifer M. Gidley, The Future: A Very Short Introduction, (Hampshire: Oxford University Press, 2017), p.2.
[2]E. Cassirer, « Le langage et la construction du monde des objets », Essais sur le langage (Paris : Minuit, 1969), pp. 44-45.
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