Toute énergie résulte d’une relative inquiétude ou ruine de la matière. C’est une forme de désordre qui peut être observée à différentes échelles. La vapeur d’eau – un état de la matière désordonné par excellence, à l’échelle microscopique – produite par la rencontre entre l’eau et le feu dans une locomotive à vapeur, est bien, malgré son état instable, source d’énergie mécanique. C’est l’entropie qui mesure le degré de désordre ou d’incertitude d’un système thermodynamique ou d’un ensemble de données. Lorsqu’elle est nulle, le système est ordonné, certain. C’est ainsi que chez Robert Smithson, le bac à sable vaut comme métaphore de la ruine et d’une entropie universelle croissante : une irréversible augmentation du désordre de la matière, dans un temps non plus linéaire mais circulaire. 
Précisément, l’exposition collective présentée à la Fondation d’entreprise Ricard semble s’élever en ruines. Les pratiques des 9 artistes se contaminent et prolifèrent, sur la base d’un manque d’in-formation : la matière se forme et se déforme, mute et se cristallise, dans des systèmes ouverts, incertains, désordonnés. De leurs œuvres émane un degré élevé d’incertitude, et la forme leur fait défaut, comme si elles ne pouvaient échapper à un puissant principe d’entropie. Elles créent parfois des équilibres, le plus souvent précaires, et répondent au désordre par le désordre.
Alors que les ruines à l’envers de Passaic décrites par Smithson sont des produits encore exclusivement humains, des monuments mis en ruines avant même d’être construits ; aujourd’hui, nos ruines revêtent un caractère hybride. Elles donnent souvent l’impression d’être co-produites par la nature, comme à Fordlandia, au Brésil, où la végétation prolifère en s’immisçant dans les interstices. Pour maîtriser les coûts de production de ses pneus en caoutchouc, Ford y avait imaginé une ville idéale, fondée sur une logique de production de capital et de recherche du profit. Le climat et la nature ont repris leurs droits là où ils n’avaient pas été pris en considération par le modèle économique du fordisme. Au cœur de la ville fantôme ruinée et désaffectée, le soleil tropical, les insectes et la forêt réaniment aujourd’hui les bâtiments abandonnés et les carcasses de voitures. La ruine, dans ses formes contemporaines, n’est plus une question strictement humaine : les ruines anthropiques, à des échelles variables, sont prises au sein d’écosystèmes étendus. Elles ne sont plus accidentelles et contingentes, mais inévitables. S’élever en ruines, c’est rendre sensible la métaphore d’une vision post-humaniste où nous nous trouvons sommés de reconsidérer notre manière de modifier continuellement nos habitats et, plus loin, nos manières d’habiter. C’est aussi repenser notre rapport au temps, sur la base d’une inversion et de manière non linéaire.
Dans ce contexte, les jeunes artistes proposent des œuvres dans lesquelles les équilibres instables et toujours incertains, d’intensités variables, créent des abris fragiles et temporaires. La poésie réflective du duo d’artistes NID GÂTÉ, les formes et contre-formes de MAHALIA KÖHNKE-JEHL, les environnements parasitaires de CÉCILE SERRES, et les architectures éphémères de RADOUAN ZEGHIDOUR sont des refuges. Le romantisme, sous cette forme actualisée, caractérise une certaine conception du monde, enracinée dans une critique de la modernité et une révolte contre l’esprit du techno-capitalisme, contre un certain désenchantement du monde. A l’ère de l’Anthropocène ou du Capitalocène, l’attitude romantique est une forme de contre-culture, un regard porté vers l’idéal d’un passé pré-capitaliste, vers des temps et des lieux disparus ou imaginaires, comme chez LUCIE PLANTY ou NATHANAËLLE HERBELIN. Elle adopte une esthétique de la ruine, qui, décolonisée, résonne avec les enjeux écologiques, éthiques et politiques d’un temps où il est de plus en plus urgent de repenser la place de l’homme dans le monde et de questionner le sens de son histoire. 
Ces artistes proposent des récits, des fictions qui émergent de ruines, de chroniques des siècles passés, d’archives ou encore de fables populaires ou de traditions folkloriques, comme chez MATTHIEU HABERARD : ils nous engagent à réinvestir un passé commun, à tenter, au moins pour un temps, de l’habiter. Relire – lorsque, avec TIMOTHÉE CHALAZONITIS, des traces de texte et des bribes d’information résistent à la disparition et à la perte de sens – et ériger les ruines, c’est les voir sous un autre jour, dans une nouvelle lumière. Le constat désolé de Georges Bataille, “Les hommes sont trop peu soleil”, prend un sens réactualisé et politique. Contre notre tendance à retenir, épargner et protéger, devenir-soleil implique de nous repositionner au sein d’un cosmos élargi. Le soleil représenterait ainsi le modèle d’une autre existence humaine, toute tendue vers une dépense énergétique pure, improductive, généreuse. Remettre les ruines en chantier, ébranler les dichotomies établies mais définitivement obsolètes (et dramatiquement contagieuses) entre “progrès” et “déclin” – en interrogeant, avec VLADIMIR HERMAND, une perception augmentée technologiquement –, c’est encore construire des mondes qui suggèrent un autre futur possible, un échec positif. Dans le présent, dans le pire ; un refuge, une fuite : NOS OMBRES DEVANT  NOUS.
 [1] Principe développé en physique mais aussi en théorie de l’information. Il a été appliqué, métaphoriquement, à de nombreuses théories. 
 [2] Voir Xavier Boissel, “Esquisse d’une esthétique de l’entropie : une aventure des années 60”,  L’Art même, n° 55, 2e trimestre 2012.
 [3] Concept alternatif à celui d’Anthropocène, dans une hypothèse formulée notamment par Andreas Malm (doctorant en écologie humaine à l’Université de Lund en Suède) ou Donna Haraway.
 [4] Concept alternatif à celui d’Anthropocène, dans une hypothèse formulée notamment par Andreas Malm (doctorant en écologie humaine à l’Université de Lund en Suède) ou Donna Haraway.
 [5] Georges Bataille, Le Coupable, 1944, Gallimard. “On n'imagine plus de réduire la vie à la simplicité du soleil. Chacun de nous toutefois, porte en lui cette simplicité : il l'oublie pour des complications de hasard, dépendant de l'angoisse avare du moi.”
 [6] Citation extraite du poème d’Yves Bonnefoy, “Une pierre”, du recueil Les Planches courbes, éditions du Mercure de France, 2001. “Nos ombres devant nous, sur le chemin, / Avaient couleur, par la grâce de l’herbe / Elles eurent rebond, contre des pierres (...)”. Yves Bonnefoy, né en 1923 et mort en 2016, est un poète et critique d’art français qui se réclamait, notamment, de l’héritage de Baudelaire et de toute la tradition romantique.
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